Édito n°7v2 #7

, , ,
Couverture et Illustrations signées Michel Batlle

Édito du n°7 V2 juillet 2026 de Joan-Carles Codèrc

Retròna l’auratge!

Se me demanda d’escriure, alara qu’escrivi.

Et comme je ne sais pas si j’y ferai long feu sus la Linha alors j’allume la mèche, que de biens piquants échanges y sont en cours et ils sont à n’en point douter l’écho de l’époque, de notre époque.
Celle où tout s’effondre, où tout est donc à nouveau posé sur la table et même… le mot de «race !» Quela puta, je ne l’avais pas vu venir celui-là. Bien que jamais on ne l’entende, il est en vérité dans toutes les bouches. Ce mot a percuté les échanges de la Linha Imaginot mailing list d’une simple phrase : «En prenant le parti des gens de chez moi je pense contre moi-même et je défends ma race.» dixit Marilis Orionaa. Je n’en saisis probablement pas toute la portée et peut-être serait-il bon de rendre public la totalité de ces échanges afin que toutes et tous puissent tenter de comprendre l’intention de cette intervention, toujours est-il que le mot est posé, la discussion entamée et, pour ma part, la gêne bien installée, elle mériterait de poursuivre les échanges…
Et les intelligences de s’avancer, souples pour certaines, composant avec aisance sur les courbes sémantiques du temps qui passe. D’autres plus radicales, coupant court à l’échange et aux possibles féconds qu’il engendre. Certaines même éludant vaillamment le débat, tant il semble évident qu’il ne faille s’engager sur une ligne de crête dont je ne voudrais surtout pas choir, et du haut de laquelle, deux empires nous observent ! Le vieil espace colonial français et son pendant contemporain, les États-Unis d’Amérique, dont les postulats respectifs sur la question ne me semblent pas en mesure de nous aider à régler les crispations identitaires et nœuds historiques de toutes sortes dans lesquels s’enlise aujourd’hui ce pays au sein duquel l’ensemble occitan est toujours imbriqué. Androna e angle mòrt !
Il n’est d’ailleurs pas impossible que ces problématiques aient un jour raison de ce petit État jadis immense empire. Mais l’histoire et l’avenir de la France sont-ils notre unique perspective, la seule matrice idéologique, le cadre référentiel éternel pour les concepts, les idées que nous pourrions et souhaiterions manier ou investir ? N’avons-nous pour tout horizon que les États-Unis d’Amérique, L’Union Européenne, le Conseil de coopération du Golfe, la République populaire de Chine ou les haines messianiques de tous bords ? Nani !
Je suis un jour tombé sur la biographie d’un compte Instagram, on y trouvait cette phrase : «On n’est pas le produit d’un sol, on est le produit de l’action qu’on y mène.» J’avais eu une étrange sensation à la lecture de cette citation dont je découvre aujourd’hui qu’elle est de Félix Castan, penseur dont j’estime par ailleurs de nombreuses positions. Mais celle-ci me semblait tomber comme une injonction de laquelle je ne pouvais m’émanciper sans échapper à des accusations de racisme. Mais non, le sol n’est pas une race n’est pas un sang et il ne le sera jamais. Et c’est à ce titre que je préfère au mot de race le mot d’ethnie, tout aussi scientifique et bien moins chargé idéologiquement. Car l’ethnie, à travers son héritage socio-culturel commun, en particulier linguistique, peut être le produit d’un sol ET de l’action qu’elle y mène, libérée du carcan étriqué de l’origine commune. La race au sens de peuple est un mythe, l’ethnie une réalité pétrie de la circulation des populations et des paysages au cœur desquels elles s’installent.
C’est l’une des premières questions que la PEL s’est posée, dont résulte l’utilisation, l’articulation, de ces trois mots, Praxis, Etnica & Liura. Ainsi la PEL participe d’une exploration, elle concourt à la découverte de son continent immergé et de tous les autres. Toute enclave linguistique liée à une communauté humaine, son histoire, ses liens tissés à des paysages, où qu’elle se trouve est un terrain de jeu potentiel, source d’échange, de recherche et de création éventuelle à l’aune d’enjeux partagés.
La PEL est à la recherche de tous les Suds, aussi septentrionaux soient-ils. Car c’est autour de langues et de paysages que culture s’établit et que ce sont ces matières qu’il nous faut recouvrir. Là se trouve l’angle mort ! Dans le déni culturel et linguistique fait aux peuples, absout de leurs velléités d’être au monde, recivilisés, recultivés qu’ils furent, qu’ils sont, par les assimilations progressives et insidieuses d’empires salvateurs. À coups de croisades, de tranchées, de remembrements, de chewing-gums ou de blockbusters, la mission reste la même… Paralyser, annihiler, uniformiser, pour enfin centraliser autour d’un hypothétique cœur unifiant. Les sources sont rares et les histoires confidentielles mais elles existent bel et bien, si tant est que l’on s’écarte des chemins pavés de l’officialité, des atours séduisants de la culture de masse, trop souvent rapprochée de la culture populaire ; il n’en est rien ! L’angle mort de la construction nationale française et de la quasi-totalité de ses représentations politiques, culturelles et économiques, c’est la source ethnique et donc populaire, folklorique même, en tant que substrat naturel, propre à nourrir l’intelligence et la création.
En ce sens, la PEL fera sienne l’une des postures de René Duran et acceptera «Toutes les invitations qui lui sont faites» mais ne s’empêchera en revanche jamais d’aller frapper aux portes qu’elle espère entrouvrir… Qu’il s’agisse des musées d’Arts et Traditions populaires, des centres d’Art contemporain ou des galeries privées. La première tâche étant toutefois de sortir des lieux auxquels les formes d’expression occitane(s) sont assignées, tout en continuant de cultiver ce lien puissant qui lie le monde occitan aux artistes.
La PEL souhaite faire corps avec les différents territoires qu’elle investit, non pour les dominer mais pour les révéler car, comme l’exprimait Sèrgi Labatut il y a peu, les territoires ne sont pas des espaces auxquels nous estimons qu’il faille porter culture, mais bien des sources dont nous souhaitons comprendre et montrer les essences, à mesure que nous y plongeons et que nous en comprenons les réalités, les mémoires, les savoirs.
Afin d’inventer nos propres langages plastiques, pétris de nos identités multiples entamant une vive conversation dont toutes n’avaient pas forcément l’idée, mais que l’intuition, la rencontre, ont aujourd’hui portées à la table du Trobar.
Cette intuition plastique je la ressens chez bien des artistes, penseurs, dont nous tentons de légitimer les contours à travers la mise en image de filiations picturales que d’autres avant nous ont proposées et que toutes confidentielles qu’elles soient, nous replantons aujourd’hui afin de nous situer, de nous positionner. La création picturale en Pays d’Òc est intimement liée à la lumière, à la couleur, c’est une approche populaire, ethnique, qui décryptée à l’étage du super-espace hexagonal est amputée d’une part des enjeux qui lui sont propres.
De Cézanne à Soulages, de Bazille à Combas, jusqu’à Claude Viallat ou Ben Vautier, les champs de recherches picturales que j’ai posés sont nets et s’ils participent bien de flux et conversations artistiques internationales passées ou à l’œuvre, il serait vain de penser qu’ils n’entrent pas directement, et dans le même temps, en écho avec l’espace ethno-culturel occitan duquel ils participent. C’est d’ailleurs ce qui à mon sens en produit la singularité.
Des étages plus silencieux de la création animent également cette histoire, avec des événements tels que la Mòstra del Larzac, des ensembles tels que le Groupe Montpellier-Sète, l’École de Rodez, Nux Vomica et des théoriciens comme Charles-Pierre Bru ou Félix Castan. Et c’est à la continuation de cette tâche que s’attèle la collectiva La PEL, à la poursuite de discussions ethno-picturales qui par ailleurs sont un enjeu contemporain, pour d’autres ethnies, que des espaces politiques desquels elles participent n’enjoignent pas à évacuer, à tout le moins, pas totalement. Il existe alors une fenêtre, un continuum international fait de peuples travaillant à leurs émancipations picturales les rendant visibles et non plus seulement audibles. Car c’est bien là le terrain qui nous occupe nous, artistes visuels, plasticiennes et plasticiens.
Simone Weil, déjà, nous faisait part d’une prémonition pour «… ce pays qui a souffert la force. Ce qui a été tué ne peut jamais ressusciter ; mais la piété conservée à travers les âges permet un jour d’en faire surgir l’équivalent, quand se présentent des circonstances favorables.» Oui ! Plane au-dessus de nos têtes une surface plus ou moins frêle et translucide et cette surface semble infranchissable mais s’abaisse pourtant à mesure que nous grandissons, à mesure qu’au contact l’écho de nos œuvres s’amplifie. Les rendant visibles, perceptibles pour le plus grand nombre, en ne nous encombrant ni de questions inhérentes aux sources traditionnelles que nous utilisons, ni de problèmes quant aux emprunts que nous opérons dans les cultures communes de notre temps. Oui, ce plafond de verre nous entrave, mais les murs de la maison qu’il protège s’érodent, ploient sous les effets des tempêtes à l’œuvre. Et si nos formes, nos voix, demeuraient captives, alors leurs murs céderont et le plafond avec, car nous sommes l’orage qui gronde de l’intérieur ! Notre alternative réside alors dans le surgissement d’un plan imaginaire voué à la perception réelle de ce qu’est l’Hexagone dans sa pluralité culturelle, tout au long de son existence. Car c’est dans la seule lecture d’une histoire faite de murs mouvants, dans l’écoute de peuples s’y lovant par force, successivement et dans l’attention portée aux traditions populaires qui leur sont propres, que l’Hexagone pourra espérer panser les plaies béantes de son marasme. À cette condition seulement, la France pourrait à nouveau songer constituer un toit, une maison pour des peuples unis dans l’idée d’une nation composite et politique.

Senon, que vira la chavana !


Laisser un commentaire